Lettres persanes est un roman épistolaire écrit par Montesquieu et publié en 1721. Dans la lettre CLXI, Roxane, l'une des épouses d'Usbek, un seigneur persan parti entreprendre un voyage à Paris, écrit depuis le sérail1 d'Ispahan. Elle révèle à Usbek qu'elle l'a trompé.
Lettre CLXI
ROXANE À USBEK
À Paris
Oui, je t'ai trompé : j'ai séduit tes eunuques2 ; je me suis jouée de ta jalousie ; et j'ai su, de ton affreux sérail, faire un lieu de délices et de plaisirs.
Je vais mourir ; le poison va couler dans mes veines, Car que ferais-je ici, puisque le seul homme qui me retenait à la vie n'est plus ? Je meurs ; mais mon ombre s'envole bien accompagnée : je viens d'envoyer devant moi ces gardiens sacrilèges3 qui ont répandu le plus beau sang du monde.
Comment as-tu pensé que je fusse assez crédule pour m'imaginer que je ne fusse dans le monde que pour adorer tes caprices ? que, pendant que tu te permets tout, tu eusses le droit d'affliger4 tous mes désirs ? Non : j'ai pu vivre dans la servitude, mais j'ai toujours été libre : j'ai réformé tes lois sur celles de la nature, et mon esprit s'est toujours tenu dans l'indépendance.
Tu devrais me rendre grâces encore du sacrifice que je t'ai fait ; de ce que je me suis abaissée jusqu'à te paraître fidèle ; de ce que j'ai lâchement gardé dans mon cœur ce que j'aurais dû faire paraître à toute la terre ; enfin, de ce que j'ai profané5 la vertu, en souffrant qu'on appelât de ce nom ma soumission à tes fantaisies.
Tu étais étonné de ne point trouver en moi les transports de l'amour. Si tu m'avais bien connue, tu y aurais trouvé toute la violence de la haine.
Mais tu as eu longtemps l'avantage de croire qu'un cœur comme le mien t'était soumis. Nous étions tous deux heureux : tu me croyais trompée, et je te trompais.
Ce langage, sans doute, te paraît nouveau. Serait-il possible qu'après t'avoir accablé de douleurs, je te forçasse encore d'admirer mon courage ? Mais c'en est fait : le poison me consume ; ma force m'abandonne ; la plume me tombe des mains ; je sens affaiblir jusqu'à ma haine ; je me meurs.
Du sérail d'Ispahan, le 8 de la lune de Rébiab 1, 17206.
Montesquieu, Lettres persanes, 1721.
1. Sérail : lieu de résidence traditionnel dans les cultures ottomanes et persanes, souvent associé à un harem où les femmes et les concubines sont gardées sous surveillance. 2. Eunuques : gardiens traditionnels du sérail, souvent émasculés pour garantir la fidélité des femmes qu'ils surveillent. 3. Sacrilèges : crime ou offense graves. 4. Affliger : contraindre. 5. Profané : traité quelque chose de sacré ou de respectable avec irrespect ou mépris. 6. Du sérail d'Ispahan, le 8 de la lune de Rébiab 1, 1720 : la date et le lieu indiquent que la lettre est écrite depuis Ispahan, une ville de Perse (actuel Iran), et situent l'action dans un contexte historique et culturel précis.
Source : https://lesmanuelslibres.region-academique-idf.frTélécharger le manuel : https://forge.apps.education.fr/drane-ile-de-france/les-manuels-libres/francais-premiere ou directement le fichier ZIPSous réserve des droits de propriété intellectuelle de tiers, les contenus de ce site sont proposés dans le cadre du droit Français sous licence CC BY-NC-SA 4.0 